11 mai 2012

Thalès, Saint-Pierre et Cyrano...

traces-pas
 

 Premiers pas... 
 
 
  Quoi de commun entre ces êtres que tout sépare? Certainement beaucoup de choses, surtout lorsque la folie de lier s'empare de vous à ce point; et que vous voilà chargé de mission: réunir à tout prix. Cette obsession du lien qui passe chez certains esprits pour une véritable marque de génie, de transcendance, ne sera ici que la marque imparfaite d'une tekhné philosophico-littéraire bien imparfaite et le témoignage à peine masqué d'une prétention vaniteuse à manier pensées, concepts, références..mais que voulez-vous, une joie très certaine y prospère.
Quid du liant de ces êtres donc? En examinant qui, et ce qu' ils furent pensèrent et firent, nous dégagerons d'un thème qui leur est commun une sorte d'allégorie naïve (mais répétons-le joyeuse et insensée) et qui n'aura d'autre enjeu que de nous faire passer le temps. Muni d'une telle folie, comme nous l'avons dit, il est facile de lier tout à tout et ce à l'infini; pour l'heure, intéressons-nous aux chutes que tous les trois vécurent un jour. Funestes pour les uns, anecdotiques pour les autres, toutes nous ouvrent néanmoins un espace vertigineux de mythes, de lieux, d'auteurs, de fables, de romans, de récits historiques ou de fiction ouvrant à leurs tours sur des concepts, des pensées plus abstraites, d'autres sortes d'images. Rapprochons donc nous d'eux, épousons leur foulées, et là, nous sanctionnerons un de leurs pas, le pas de trop ou celui qui vint à manquer; enfin celui-là seul qui parvint jusqu'à nous. Bref,nous ferons en sorte que ces pas perdus ne le soient pas pour tout le monde..
Ajoutons que cette folie-liance ou foliance mettra nécessairement à mal un choix de présentation chronologique nécessairement linéaire et rigide. Exercice périlleux en somme de proposer une parenthèse qui ne soit que folie en même temps qu'une folie qui ne soit que parenthèse. Étant sur de ne pas atteindre cet objectif, il ne reste qu'à espérer que quelques efforts s'y dévoileront et feront oublier les absences du style et de la forme comme les labyrinthes étouffants d'une pensée mal rédigée.
 
Engageons-nous à présent dans cette chutosphère.. Thalès, Saint-Pierre et Cyrano de Bergerac seront les trois premiers exemples retenus pour cette traversée; ils ouvriront le bal. Après quoi viendront les rejoindre dieux et déesses, hommes femmes ou enfants, personnes et personnages, lieux etc..( pour l' heure, ils attendent en coulisses). Dirigons donc nos pas vers les leurs, approchons du danger....
   

 
 
Thales buste 1 Du collégien au philosophe, sans exclure qui que ce soit qui n'ait été ni l'un ni l'autre, la figure de Thalès doit sembler familière. Inutile de se lancer dans une liste précise des compétences qui furent les siennes; avant que le monde ne se reconnaisse plus qu'à la lumière des spécialistes et des experts, il fut un temps où la recherche embrassait tout, ou chaque parcelle du monde avait forcément place à prendre dans la construction du savoir; kosmos. Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, de l'étude de la géométrie au collège à celle la recherche de principe(s) premier(s), d'une méta-physique, Thalès de Milet parait incontournable. Spéculer, observer. Mathématicien-géomètre, politique et philosophe, le Milésien n'était pas que cela. Réfléchir sur ce qui vient après ou se trouve au-delà de la nature, du monde de la physis , implique une étude sérieuse de cette nature. Sept siècles avant notre ère, telle devait être la conduite de tout savant. Beaucoup, comme Aristote, s'accordent à dire que cette recherche, ce besoin de savoir, d'approcher voire de toucher la Vérité est propre à toute homme et en tout temps. La sagesse est à ce prix, nous n'avons pas le choix.
Cette acception plutôt flatteuse de cet amour,de cette quête inévitable de Sagesse pour nos petites âmes pose moins problème que les chemins qui y mènent. Qui cherchera quoi, quand , et surtout comment ? Même si comme nous l'avons dit notre époque moderne se caractérise par une culture de moins en moins générale, une division du travail de plus en plus étroite, le désir de sagesse et de vérité semble y faire encore quelques apparitions, de brèves éruptions. Néanmoins, ces marginales manifestations doivent peut-être leur singularité au fait que rien ne sert mieux l'opprobre et la calomnie que chercher ce que par définition nous n'atteindrons (peut-être) jamais. A ceux qui s'écartent du monde, écartez-vous de nous ! Cette calomnie, cette délégitimation n'est pas neuve, elle apparaît seulement de nos jours par une intolérance et une violence parfois bien cruelles que quelques ouvrages, conférences ou séminaires ont bien du mal à attendrir.
Mais revenons à Thales; l'astronomie occupait une grande place dans ses travaux. Là encore, un très grand nombre de ses découvertes et ses calculs ont fait et font encore autorité. On nous pardonnera de ne pas les citer, si fondamentales soient-elles, mais l'usage détourné qu'en a fait leur auteur, comme nous le verrons au cours d'une anecdote, semble plus à même de nourrir notre propos. Si l'on en croit Diogène Laërce, le citoyen de Milet d'origine Phénicienne, fils d'Examios et de Cléobuline, était un sage: "Le premier, il porta le nom de sage".
Nous entrons ici dans ce que nous appellerons le pas-radoxe de Thalès: au terme d'une double anecdote, puisée
Thales couleur non dans les travaux du savant mais dans sa vie même, nous pourrons dégager quelque trouble mystère sur la vie de cet homme. Citons encore Diogène Laërce: " D'après Hiéronyme de Rhodes, il voulut montrer combien il était facile de s'enrichir: ayant prévu pour l'année une abondante récolte d'huile, il prit à loyer une oliveraie et gagna beaucoup d'argent". Aux accusations d'inutilité de toute quete philosophique, de n'être sage que de nom, Thalès, utilisant le savoir issu de ses recherches (et ses deniers) fait la preuve éclatante que le travail philosophique ne condamne pas nécessairement celui qui s'y adonne à être et demeurer hors du monde, mais à comprendre et utiliser ce dernier de manière intelligente et performante. Quel meilleur exemple que la richesse? La philosophie (la science) ne l'exclut pas du monde,bien au contraire elle l'y insère au prix d'une réussite et une prospérité financière. Pas étonnant qu'il fut aussi un habile politique. Mais plus encore que cette anecdote, il en est une autre,  plus fameuse et connue bien au-delà des milieux scolaires qui nous rend encore un peu plus sympathique ce chercheur;  anecdote cocasse et à la fois tragique qui a fait coulé beaucoup d'encre et suscité une perplexité qui nous fait dire que si sagesse il y a, elle n'a pas fini de nous étonner ni de nous échapper. Sa recherche et sa jouissance, au-delà d'un contexte particulier comme dans le cas précédent, semble être une course de fond, dans lequel chaque pas compte.
Thales petiteTous nous connaissons cette histoire. Tous nous la méditons aussitôt que nous l'imaginons. Les plus grands esprits et les plus belles plumes s'en sont emparés. De Diogène Laërce à Platon, de Plutarque à Montaigne en passant par Ciceron ou bien encore d'Esope à La Fontaine, tous ont vu "là", à cet endroit et à ce moment un Quid, une énigme, une piste. Il s'agit bien-sur du moment où, marchant, Thalès est tombé dans un puits.
 
 
Il semble que l'astronome de Milet, une fois de plus nous apprend quelque chose. Non cette fois à partir de calculs, de mesures, d'une action réfléchie et préméditée mais d'un accident, d'un oubli, d'une erreur. Un pas auquel, d'une manière ou d'une autre il aurait du penser, un geste, si banal soit-il qu'il aurait du anticiper..mais tel ne fut pas le cas. En effectuant ce pas de trop, Thalès offre à la postérité une image, une représentation pas-lpable de ce qu'est ou peut être la face cachée du sage. Pas de contemplation sans danger, pas d'élévation spirituelle sans risque d'un profond renversement, d'une terrible chute. En manquant son pas, il permit donc à tous ceux et celles qui tentent de définir ce qu'est la sagesse ou comment on doit se comporter lorsqu'on en revendique la profession de franchir un pas décisif. Le plus célèbre témoignage est celui que Platon insère dans son Théétète (174a-d), ou il dresse un portrait du philosophe (en général): "-Socrate-:  Ainsi Thalès observait les astres, Théodore, et, le regard aux cieux, venait choir dans le puits. Quelque Thrace, accorte et plaisante soubrette, de le railler, ce dit-on, de son zèle à savoir ce qui se passe au ciel, lui qui ne savait voir ce qu'il avait devant lui, à ses pieds" . Nourrie d'un tel évènement exemplaire, la réflexion de Platon se poursuit: "-Socrate-: Tel est donc, mon ami, dans le commerce privé, notre philosophe; tel il est aussi dans la vie publique(...).Quand, dans le tribunal ou ailleurs, il lui faut contre son gré, traiter de choses qui sont à ses pieds, sous ses yeux, il prête à rire non point seulement aux femmes thraces, mais à tout le reste de la foule, de puits en puits, de perplexité en perplexité se laissant choir par manque d'expérience, et sa terrible gaucherie lui donne figure de sot."
 

 
Longue vue-Puits


    
   Quelle figure que celle de Thalès ! Portrait qui relève d'une catégorie cultuelle, celle du Sage. Il est en effet le premier du genre. Mais si sage soit-il, lui ou tant d'autres, le philosophe semble bel et bien plus proche d'un chercheur insatiable de vérité que d'un maître-sagesse. Notons également que non content d'être happé de ses reveries par un trou qu'il n'avait pas vu et un pas qu'il n'avait pas pensé, c'est toute la grandeur et la noblesse de sa vocation qui est bousculée. Malgré toutes les descriptions très différentes que l'on peut trouver de la servante thrace qui fit ce reproche à son maître, une chose apparaît clairement: l'expérience et la lucidité, le bon-sens en quelque sorte ne se trouvent pas du coté des savants; ils semblent même en manquer cruellement.
Avec sa chute, avec ce pas de trop, ce pas pas comme les autres, Thalès semble ouvrir une nouvelle ère; les sept sages dont il faisait partie et le monde du Connais-toi toi-même, même s'ils avaient encore quelques beaux épisodes devant eux, semblaient néanmoins, déjà, appartenir au pas-sé.
Mais, et là peut-être réside une sagesse insondable, ce passé révolu sera continuellement convoqué par tels ou tels, comme si quelque chose dans ce geste distrait, complètement détaché de la plus spectaculaire évidence (avancer pas à pas, mettre un pied devant l'autre) révélait plus, beaucoup plus qu'un simple accident qui par une heureuse fortune serait devenu une sorte de contre-exemple philosophique incontournable. A l'inverse, on peut se demander si le poids de cet exemple n'en fait pas une espèce de méta-exemple ou, pour le dire plus correctement, un pas-sage obligé pour quiconque prétend chérir cette sagesse vers laquelle il n'a de cesse de diriger ses efforts, ses regards, ses pensées. Comment maintenir un tel cap? Par un excès de prudence, de contemplation ou de rêveries, en tombant dans un puits, son puits? Il n'est pas dit que tout le monde puisse s'approprier son propre puits pour se livrer à de telles expériences, mais chacun peut en revanche chercher dans ses propres pas (les grands, les petits, les douloureux, les pressés, les perdus, etc etc.) , pas à pas.
Premier des sages, Thalès, par une enquête incessante sur la nature et la nature de toutes choses nous délivra d'une explication du monde mythologique pour une naturaliste; après les dieux, l'eau. La quête philosophique pouvait désormais plus certainement nous guider vers la sagesse. Quand tout à coup, pas-tatras, celle-ci devenait bien légère, incertaine. Double passage: sortie de et voiles vers.. Et cette prise de conscience de ce double passage nous apparaît, éclate au grand jour lorsque, comme plongé en parenthèse, descendu hors du sentier, plongé dans le puits, Thalès, le temps d'une chute, disparaît. Cette chute semble donc autre chose qu'une chute. L'obstacle non surmonté semble néanmoins, quelque part, maîtrisé. Non funeste pour lui, promesse pour nous, malgré les railleries, que la chute nous révèle quelque chose, autre chose, comme un point de vue tout à fait nouveau. D'ailleurs, une fois tombés l'homme et l'adrénaline, ce puits n'était plus juste un puits mais un puits de lumière...voire un puits de sagesse.
 Nous sommes tous tombés. Plusieurs fois. Les premiers pas dans la vie, chez les hommes comme chez les animaux sont fragiles, et s'accompagnent inexorablement de tâtonnements, de frayeurs; pour s'élever l'homme doit marcher, pour marcher il doit se relever. On peut noter avec amusement l'étrange attitude des jeunes enfants qui lorsqu'ils tombent, souvent, ont l'air désemparés, surpris, à tel point que les cris et les larmes de la douleur ou du choc traumatique ne surviennent qu'au bout d'un certain temps. Temps à la fois long et court qui semble signifier un véritable espace de liberté: seul dans cet espace-temps, l'enfant scrute autour de lui, pleurera pleurera pas mais est seul quelques secondes; il est libre, à l'abri dans son puits.
Si sage qu'il fut, parmi les sept plus grands et même le premier d'entre eux, Thalès avant Pittacus, le Milésien n'évitat pas la chute. Celle-ci n'épargne donc personne. Pas étonnant dés lors qu'on puisse avec autorité s'y appuyer pour comprendre, chercher. Toute chute que nous réfléchissons peut revêtir beaucoup de dimensions; techniques, pratiques mais aussi symboliques. A l'absence de sens pratique chez Thalès nous avons préféré voir une portée symbolique. Voyons maintenant d'autres chutes d'autres hommes en d'autres lieux et d'autres temps qui d'emblé, sont chargées de signifiants symboliques..
 
                                                     

  goutte
 

 
 
Cette nouvelle approche dans la chutosphère, via les empreintes (ou pas ! :) que ses plus célèbres chuteurs y ont laissé, nous conduit jusqu'à une figure très largement connue; celle de l' apotre  Pierre. On ne s'y livrera pas à une traduction ou une interprétation théologique (nous en serions de toute façon incapables), mais noterons simplement trois moments de sa vie où la chute, des chutes, furent moment clef, instant suprême, révélation. A vrai dire nous en évoquerons trois mais n'en développerons qu'une seule; celle que rapporte l'évangéliste Matthieu (XIV, 22-33). Malgré le fait que la seule chose qui nous intéresse ici soit le concept de chute quel qu'en soit le support (observations personnelles, récits historiques, fictions, etc...), une rapide évocation et quelques illustrations suffiront aux deux autres (nous verrons pourquoi). Avant donc de rejoindre deux personnages de pure fiction, arrêtons-nous sur l'apôtre Pierre qui partage avec Thalès au moins deux choses: tous deux existèrent; l'existence de Thalès, bien que lointaine, n'est pas mise en doute. Quant à celle de Pierre, elle est bien certaine, authentifiée et même de mieux en mieux connue. Un deuxième point commun rapproche ces deux hommes: la quête de la sagesse et/ou de la vérité, passant chez l'un par la philosophie chez l'autre par un Credo est sujette à même opprobre. Peut-être plus encore que les philosophes, les croyants sont souvent, de manière injuste à nos yeux, déconsidérés, bannis de toute possibilité à savoir jamais, bref, inutiles et trompeurs.
-Voyons maintenant le point commun qui nous intéresse: le point de chute..
 
 
 

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   Près de cinq siècles nous séparent désormais de ce puits. Quittant Milet, nous rejoignons l'actuelle Palestine sur les bords de la mer de Galilée, appelée aussi lac de Tibériade ou lac de Génésaret. C'est ici, au milieu de ce lac que nous est rapporté un épisode insolite de la chute d'un homme; quelle chute et quel homme ! 
"Simon, auquel le Seigneur allait donner le nom de Képhas-Pierre, dirigeait une coopérative de pèche dans laquelle il travaillait avec son frère aîné André et les fils de Zébédéé, Jean et Jacques, auxquels le Seigneur donna le nom de "Boanergès", c'est à dire fils du tonnerre (...) Le Seigneur fait allusion par là à leur tempérament impétueux." Parmi les douze disciples que Jésus choisit, ils furent les quatre premiers à etre appelés. Cette référence à leurs tempérament a bien évidemment toute son importance; certes pour une lecture méditative et théologique des Écritures, mais aussi pour nous, dans l'exercice auquel nous nous livrons. Ce que le contemplatif n'a pas su ou pu éviter, l'impétueux ne le pourra pas non plus.
Cet épisode singulier prend place à l'interieur  d'un récit commun à trois des quatre évangiles; deux synoptiques et une johannique. Sa particularité est que seul l'évangéliste Matthieu en fait mention. L'épisode général dans lequel il s'inscrit est celui de la marche de Jésus sur les eaux. On le trouve chez  Marc (6,45-52) sous le titre Jésus marche sur les eaux et chez Jean (6, 16-21) sous celui Jésus vient vers ses disciples en marchant sur la mer.Voyons maintenant ce que nous en dit Matthieu (14, 22-33).
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Jésus marche sur les eaux, et Pierre avec lui :Jesus-marche-sur-les-eaux--Betsaide
-22 " Et aussitôt il obligea les disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l'autre rive, pendant qu'il renverrait les foules.
-23 Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l'écart, pour prier.Le soir venu, il était là, seul.
-24 La barque, elle, se trouvait déjà éloignée de la terre de plusieurs stades, harcelée par les vagues, car le vent était contraire.
-25 A la quatrième veille de la nuit, il vint vers eux en marchant sur sur la mer.
-26 Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés: " c'est un fantôme", disaient-ils, et, pris de peur, ils se mirent à crier.
-27 Mais aussitôt Jésus leur parla en disant: "Ayez confiance, c'est moi, soyez sans crainte."
 
A quelques détails géographiques près, ce récit est le même chez Marc, Jean et Matthieu. Mais ce dernier rajoute à ce drame le mini drame que voici:St Pierre tentant de marcher sur les eaux par Ivan Aivazovsky
 
 
-28 Sur quoi, Pierre lui répondit: " Seigneur, si c'est bien toi, donne-moi l'ordre de venir de venir à toi sur les eaux."
-29 " Viens ", dit Jésus. Et Pierre, descendant de la barque, se mit à marcher sur les eaux et vint vers Jésus.
-30 Mais voyant le vent, il prit peur et, commençant à couler, il s'écria: " Seigneur, sauve-moi ! "
 -31 Aussitôt Jésus tendit la main et le saisi, en lui disant: " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? "
-32 Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.
-33 Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui en disant : " Vraiment, tu es Fils de Dieu"
 
 
 
 

 

                   Le lac de tibériade (Mer de Galilée)                         lac 2
 

 
 
 Quelque soit cette autre rive sur laquelle les disciples durent devancer  Jésus, leur  traversée fut riche en " rebondissements ". Matthieu ne livre aucune précision quant à la localisation exacte de cette " autre rive ". Marc et Jean en fournissent mais divergent. Pour Jean, c'est en direction de Capharnaüm que les disciples font voile. Pour Marc, il s'agit d'une ville voisine, Bethsaida. A quoi s'ajoute une autre curiosité: pour on ne sait quelle raison, la ville natale des quatre premiers apôtres ne sera pas celle où le maître et ses disciples débarqueront: "Ayant achevé la traversée, ils touchèrent terre à Gennésaret (Mt, 14, 34).. Quoiqu'il en soit, suite à l'exécution de Jean le baptiste par le roi Hérode Antipas, Jésus (ainsi que ses disciples) devaient fuir au plus vite. Ils allaient donc laisser derrière eux Tibériade ( qu'Hérode baptisa ainsi en l'honneur de Tibère) et rejoindre l'autre coté du lac, en traversant pour cela le fleuve Jourdain. Pour un grand nombre d' historiens, l'hypothèse d'une retraite vers Bethsaide (et non Capharnaüm) semble la plus probable pour au moins deux raisons: la situation politique d'une part (elle était en effet placée sous l'autorité du débonnaire Philippe) et d'autre part le fait que Jean connaissait mal la Galilée. Bref, partis de l'ouest de la mer de Galilée en direction du Nord-est vers et débarquant soit à Génésareth soit à Capharnaüm, ils virent et vécurent une expérience extraordinaire. 
Saint Pierre icone..Le peu que l'histoire nous a laissé sur la personne de Thalès, sur son caractère, suffit néanmoins à susciter un sentiment partagé; à la fois scientifique et rigoureux, près des choses de la nature et éloigné volontairement des autres choses de ce monde, il semblait posséder un double potentiel: celui d'un homme qu' aucun piège ne peut détourner de sa route et celui d'un homme qui tomberait, tôt ou tard, au premier obstacle venu.
Le caractère de Simon-Pierre, bien différent, n'offre a priori pas le même potentiel. Non que celui-ci en manque (bien au contraire), mais si, par exemple, le philosophe ne revenait que très rarement au monde, le pêcheur de Galilée lui ne le quittait jamais. N'ayant pas comme Thalès une vie solitaire et retirée mais étant marié, pratiquant la pêche de façon industrielle, on peut facilement penser que, bien ancré dans la réalité, il ne risquait pas de tomber victime de sa rêverie. En revanche, son caractère impétueux en fait un meilleur candidat à la précipitation, à la passion, et donc au geste parole ou pas de trop, celui qui précède au regret (parfois). L'histoire nous le dépeint souvent comme impulsif, qui ne saisit pas tout de suite la portée de ce qu'il voit ou des paroles qu'il entend (en l'occurence celles de Jésus), s'étonnant vite, enthousiaste, emporté, opiniâtre ou arrogant mais parfois hésitant et faillible ou ayant esprit d'initiative et d'indépendance. Ce qui transparaît à travers tous ces qualificatifs, est que Pierre était bel et bien tout cela; à travers tous ces traits s'exprimait la grande générosité qui était la sienne. Beaucoup de passages dans les différentes évangiles en témoignent et confirment cette ardeur et cette spontanéité des sentiments (en particulier dans l'évangile de Jean). L'épisode de la marche sur les eaux ne fait pas exception.
 
 
 
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Que de frayeurs pour une même nuit ! Ce lac riche en poissons situé à plus de deux cent mètres au dessous du niveau de la mer présente  une particularité: il subit régulièrement de très violentes tempêtes, causées par le choc des différentes températures des hauteurs environnantes. Une mer d'eau douce riche en poissons, et dangereuse. Pierre comme certains autres disciples de la région le savaient bien, mais n'échappaient cependant toujours pas à l'inquiétude et à la peur [voir aussi La tempête apaisée: Mt (8, 18 23-27), Mc (4, 35-41) et Lc (8, 22-25) ]. Ce jour là, ou plutôt cette nuit là (angoisse supplémentaire), les vents contraires inquiétaient fort. A quoi vint s'ajouter la vision de Jésus marchant vers eux, et sur les eaux !!: " c'est un fantôme ".. Voilà beaucoup pour une seule nuit. Notons simplement que Pierre fut le seul à se dégager un temps soit peu de ses peurs accablantes. Assez du moins pour parler à son maître, remettant à plus tard l'angoisse causée par les vagues. Cet élan spontané ne provient certainement pas d'une réflexion poussée mais d' un différent, d'un autrement, d'un ailleurs. Ayant répondu quelques temps auparavant sur les rives de ce même lac au " Venez à ma suite " du rabbi [ voir: Appel des quatre premiers disciples Mt (4, 18-22), Mc (1, 16-21) et Lc (5, 1-11) ]  le voilà désormais obéir avec la même générosité au " Viens "  que Jésus lui adresse. Mais sitôt que cette générosité, à ne pas confondre avec de l'aveuglement céda une once au doute, la contemplation à l'observation, la raison à l'amour, la peur désormais reprenait son ministère et Simon-Pierre commença à couler. Hardi dans son comportement, il devint tout à coup tourmenté par sa propre audace; la peur était revenu la happer. Les vents violents n'étaient pas la seule source de frayeur en ces temps: pour les Hébreux-ces gens du sable, issus du désert-, la mer a toujours fait peur. Elle recèle par excellence les forces du Mal et de la Mort. Mais Pierre n'y fut pas livré; il en fut arraché, sauvé.
 
                                                             BORASSA - St Pierre marchant sur les eaux
 
Cette épisode est considéré comme annonciateur de nombreux autres et fondamental pour pénétrer le mystère de la foi. Certains voient dans ce tableau merveilleux l'annonce anticipée du message qui sera délivré, au tombeau ouvert: "Il est ressuscité...Il vous devance en Galilée (Mc, 16-6-7) ainsi que l'expèrience de foi qui attend les premiers Chrétiens. Nul doute en tout cas qu'elle nourrira un peu plus la Profession de foi de Pierre [ Mc (8, 27-30), Lc (9, 18-21), et Mt (16, 13-20) qui y joint la Primauté de Pierre ] . Cet homme si simple, cœur ardent et généreux, qui le premier répandra la parole en témoignant de ce qu'il a vu, pourra s'appuyer non sur des actes " magiques " que quelques élus dont lui seraient seuls capables de comprendre et transmettre, mais sur son expérience d'homme, sur ses erreurs comme sur ses chutes; qu'elles aient été en pensée ou en parole, par action ou par omission.
Le plus clair du message est bien-sur à tirer du verset de l'évangile de Matthieu rapporté plus haut: tout y est contenu de manière explicite. Le seul dessein ici était d'ajouter quelques notes sur ce Saint bien connu, pour nous rapprocher un peu plus de sa personne et comprendre son riche parcours à l'intérieur des Écritures et de l' Histoire. Aux portes de l'étude théologique et exégétique nous nous arrêtons. Ce que nous voulions démontrer, c'est que la chutosphère ne saurait se passer d'un tel personnage. En dire davantage, même en privilégiant l'aspect allégorique au christologique, reviendrait très certainement à dire trop de bêtises. Peut-être même que trop de bêtises figurent déjà dans ce qui a été dit. En résumé, on peut dire que cette chute spectaculaire ne fut pas la seule que le pécheur de Bethsaide connut: sa vie en est jalonnée. Libre à chacun de s'y intéresser de plus près. Toutes ces chutes ont d'ailleurs donné lieu à de très intéressantes interprétations, des premiers pères de l'église comme Chrysostome ou Origène à Bossuet en passant par Saint Augustin. On peut emprunter pour conclure de Défense de la Tradition et des saints-Pères, écrite en 1693 par l'évèque de Meaux la phrase suivante: " Pierre parait le premier en toutes manières: le premier à confesser la foi; le premier dans l'obligation d'exercer l'amour; le premier de tous les apôtres qui vit le Seigneur ressuscité des morts, comme il en avait été le premier témoin devant tout le peuple; le premier quand il fallut remplir le nombre des apôtres; le premier qui confirma la foi par un miracle; le premier à convertir les juifs; le premier à recevoir les gentils; le premier partout. (...) tout concourt à établir sa primauté; oui, tout, jusqu'à ses fautes ".

 
  
 
 
                          Cyrano- Raymond Carrance
 
 
 
 
 
  Laissant derrière nous les bords de la mer Méditerranée et ceux de la mer de Galilée, cap désormais sur latitude 48°51'44' nord, longitude 2°21'03' est: Paris..
Un Paris de fiction au XVIIè siècle; entre 1640 et 1655. Dans cette capitale éternelle figure un grand personnage, peut-être un des plus grands et des plus émouvants de toute la littérature française, Cyrano de Bergerac. Si ses prédécesseurs (dans l'ordre de rédaction) dans la chutosphère ne manquaient pas de caractère, mordious, en voilà un qui n'en manque pas non plus ! De même que le Paris décrit par Edmond Rostand ainsi que le contexte historique de l'œuvre colle au plus près de la réalité de ces années là, le personnage de Cyrano tire lui aussi son origine d'un personnage ayant réellement existé et vécu à cette époque; il fut même assez célèbre de son vivant . Mais si célèbre qu'il fut, et dans de si nombreux travaux et champs de compétences, il fallait bien la plume d' un écrivain du XIXè pour offrir à ce drôle encore un peu plus d'immortalité qu'il n'en avait déjà acquis ( la pièce fut écrite et jouée pour la première fois en 1897). Si riche et foisonnante, si exaltée, cette pièce de théatre en alexandrins est souvent considérée comme une expression du théâtre romantique. Pour son auteur, c'est une comédie héroïque.
 
Sans rien céder au fatalisme, nous remarquons que la chute concerne beaucoup d'entre-nous mais pas seulement: dieux et déesses souvent chutent. Idem pour les héros. Cyrano n'est pas tout à fait un homme, ni non plus dieu ou demi-dieu, mais il est cent pour cent (sang pour sang) héros. A ce titre, quelle que soit sa chute, elle devrait être belle, ou grande, en tout cas différente et inoubliable; et elle le sera.
En scrutant les quinze années à l'intérieur lesquelles s'inscrit le récit de cet homme qui de tous les partis a choisi le plus simple, celui d'être admirable en tout, pour tout , deux évènements semblent tout indiqués pour illustrer notre thème conducteur: un tiré de la scène 13 de l'acte III, et un second bien plus émouvant et tragique qui constitue la fin même de la pièce (dernière scène du cinquième acte). Peut-être, sûrement même, d'autres épisodes auraient pu remplir ce rôle parfaitement. Mais l'objectif ici, rappelons-le, n'est pas de voir et analyser dans le détail mais simplement de relever, d'évoquer et de parcourir légèrement en surface; les allégories proposées plus hauts échapperont donc au reproche d'être trop légères ou à peine commencées: elles n'ont pas d'autre dessein que cela.
 
 
Le meilleur moyen pour décrire le caractère et le tempérament de Cyrano de Bergerac revient ni plus ni moins à lire l'intégralité de l'œuvre. Très facile à lire, court et passionnant, il est d'autant plus aisé de donner ce conseil. Tout cela pour dire que résumer brièvement qui était SAvignien Cyrano, Hercule de Bergerac en gardant tel adjectif au profit de tel autre semble difficile. A chaque vers qui passe nous en savons toujours un peu plus de cet extraordinaire homme de lettres, d'armes et d'amour. Jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort, nous apprenons de lui et par lui qui il est. Nous pouvons donc convoquer directement les moments clefs.
 
 L'histoire a débute en nous présentant l' amour qu' éprouve le puissant comte de Guiche pour Madeleine Robin, précieuse, dite Roxanne. Jamais il ne cessera, et si lui n'en cueille pas les fruits alors personne ne le pourra. Aussi était-il prêt pour s'assurer de l'exclusivité et la proximité de son objet d'amour de la faire épouser par " Un Monsieur de Valvert, vicomte...et complaisant . ( Elle n' y souscrit pas, mais De Guiche est puissant )." Fort heureusement  le cousin de Roxanne, le célèbre soldat de la garde Cyrano mit fin à ce sordide dessein: il mit son nez dans les plans amoureux mais obscurs de son ennemi juré. Sans jamais rien en dire  mais en s'appuyant sur mille autres raisons et arguments, Cyrano écarta provisoirement sa cousine des plans machiavéliques du comte et définitivement  des bras de ce sot. Laissant croire à la foule que le duel dans lequel le vicomte fut tué trouvait son origine dans les provocations de ce dernier (et au mauvais caractère de Cyrano), il en cachait en réalité la véritable origine: lui aussi aimait Roxanne. Depuis probablement plus de temps que de Guiche, et dans le plus grand secret. Seul son ami Le Bret sera mis dans l'intimité de ce lourd fardeau peu après. Roxanne quant à elle ne peut pas grand chose face à la puissance et à la position du comte, neveu par alliance de Richelieu; tout au mieux s'absorber dans ses rêves, cet amour courtois et précieux en attendant qu'un sort meilleur la délivre. Pour l'heure, en guise de destin, elle sait pouvoir compter sur son cousin et ami, l' " invincible et grand " Cyrano pour la protéger. A la bonne heure, car elle aussi est amoureuse. Pas de Cyrano, ni du comte, mais d'un jeune mousquetaire, le baron Christian de Neuvilette.
 Ils se sont repérés et semblent déjà s'aimer; un coup de foudre. Le plus dur semble fait..mais ne l' est pas encore, enfin pas tout à fait. Pas vraiment rencontrés, ils se sont repérés. Mais comme souvent dans pareil évènement, les yeux et les yeux seulement sont les participants. Madeleine est précieuse et exigera beaucoup plus qu' une simple beauté; il ne devra point parler d' amour mais en bien disserter. Car la préciosité, si raillée soit-elle, a le mérite de souligner que l' amour ne peut se faire que s' il se dit. Telle est donc l'équation amoureuse très vite posée dans cette pièce: deux hommes aiment une femme qui en aime un autre. N'ayant pour l'heure rien à craindre d'un petit baron postulant à la compagnie redoutée des Cadets de Gascogne (de Carbon de Castel-Jaloux......) et qu'il ne connaît d'ailleurs pas encore, De Guiche ne recule devant rien et enchaîne à tel plan échoué tel autre dans le seul et unique but de conquérir le cœur de Roxanne. Mais Roxanne, elle, a peur. Le fameux régiment du capitaine Carbon qui compte le fier Cyrano dans ses rangs traine avec lui une réputation. Outre ses glorieux faits d' armes, on dit que les cadets, tous Gascons, provoquent " Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre " au sein de ce corps d' élite sans être eux-mêmes Gascons. C'est donc tout naturellement qu'elle s'adresse à son cousin pour lui confier l'objet de ses désirs et de ses craintes. Au cours d'un rendez-vous plus discret que secret dont Cyrano a révé l'impossible, et après avoir fait l'aveu à son cousin de ce nouvel amour, Roxanne est rassurée du sort qui attend ce dernier au sein de cette compagnie. Pour Cyrano, l' aimer rimera désormais avec défendre celui qu'elle aime: " C'est bien, je défendrai votre petit Baron " . Mais en réalité cetteprotection consistera moins à tirer Christian des dangers présents au sein du corps qu'il intègre que de l' obstination aveuglée du comte de Guiche.
 
 
 Cyrano%20art%20copy%20by%20Tim%20BowerUn temps s'écoule durant lequel Cyrano, poussant sa protection à un point qui intéresserait certainement nombre de psychanalystes, pretera sa plume et même sa voix (mais pas son nez ! ) à Christian afin que celui-ci puisse toucher le cœur et l'ame de sa belle, qui n'aime que beau langage, Bel esprit ". Christian est beau, mais cela ne suffit pas. Stratagème gagnant, pacte victorieux: elle l'aime. Ses lettres ont réveillé toute l' ardeur de sa féminité, sa voix et ses mots sous le balcon n'ont fait que préciser davantage tout l' heureux d'une telle passion. N' attend plus qu' un baiser auquel un mariage succèdera de manière quasi- instantanée. L'histoire pourrait s'arrêter là ( quelle triste histoire alors). Mais au moment même où Christian montait cueillir sur le balcon de Roxanne " le baiser de la gloire " tandisque Cyrano restait, lui, " en bas, dans l' ombre noire " , un mystèrieux messager approchait. Dans les heures qui précédèrent cette nuit, en effet, Roxanne joua un tour à De guiche venu lui annoncer son départ pour la guerre à la tete du régiment des Cadets dont il avait le commandement. Désespérée à l' idée de savoir que celui qu' elle aimait tant mais n' avait jamais rencontré pourrait aller se battre et peut-etre ne jamais revenir, Roxanne combina avec une ruse fine la haine du comte pour Cyrano et l' amour fol qu' il éprouvait pour elle. En n' envoyant pas Cyrano (et donc les Cadets) à la guerre, il trouvait là moyen de se venger de cet empecheur de tourner en rond. De son coté, elle était sure que Christian resterait. Elle n' hésita pas pour cela à faire croire au comte qu' elle l' aimait et que c' est en réalité son départ à lui qui l' inquiétait: " Quand on tient à quelqu' un, le savoir à la guerre ! " . Affolé par cette preuve d' amour, De Guiche n' a dès lors qu' une seule idée en tete: revoir au plus vite et ne plus quitter Roxanne. Aussi le soir venu, bien qu' elle lui défendit, il prévu d' aller la retrouver et lui désobéir. Il voulait revoir cette lèvre qui lui a trop souri tantot. C' est ainsi qu' il chargea un  " religieux simple comme une chèvre "de le précéder muni d' une lettre expliquant tout ceci.    
De guiche vient cueillir le baiser, le je t'aime que déjà Roxanne avait donné à Christian. Usant une fois de plus de tout son esprit, et profitant d' être un peu à l'écart pour lire cette lettre lorsqu' elle lui parvint, Magdeleine Robin travesti à voix haute son contenu, les intentions du comte, laissant croire qu' il s' agissait en fait d' un ordre donné au " capucin " d' accorder séance tenante la bénédiction nuptiale aux deux amants. Il n'y a donc plus de temps à perdre. Pendant que le capucin les mariera, Cyrano, lui, retardera De Guiche: " Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir ! " dis bas Roxanne à Cyrano.. " Compris ! " 
Un quart d'heure, c'est le temps qui sera nécessaire  pour les bénir.
 
                                    
 - Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure:
 Cyrano, seul....
  Il se précipite sur le bans, grimpe au mur, vers le balcon.
  Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ote son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regardeau dehors.
 
                                                "  Non, ce n'est pas trop haut !...."
 
 Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s' y accroche des deux mains, pret à se laisser tomber.
 
                                                 "  Je vais légèrement troubler cette atmosphère !..". 
 

Cyrano et De Guiche......
 
                                                
 Il va pour entrer, Cyrano tombe du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s' applatit par terre, ou il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière.
 
                                           " Hein ? Quoi ? "
 
 Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le ciel; il ne comprend pas. 
 
 
                                         " D' ou tombe donc cet homme ? "
 
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                                                De la lune !
 
                                        [...] Comme une bombe
                                                Je tombe de la lune
                                        [...] J' en tombe !
 
                                                Et je n' en tombe pas métaphoriquement !...
 
                                        [...] Il y a cent ans, ou bien une minute,
                                             - J' ignore tout à fait ce que dura ma chute !-
                                                J' étais dans cette boule à couleur de safran !
 
                                        [...] Ou suis-je ? Soyez franc !
                                                Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
                                                Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
 
                                        [...]Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
                                               De mon point d' arrivée, -et j' ignore ou je chois !
                                               Est-ce dans une lune ou bien dans ne terre,
                                               Que vient de m' entrainer le poids de mon postère ?
 
                                        [...] J' arrive -excusez-moi !- par la dernière trombe.
                                               Je suis un peu couvert d' éther. J' ai voyagé !                                                   
                                               J'ai les yeux tous remplis de poudre d' astres.J' ai
                                               Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! 
 
                                        [...] Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...
 
                                        [...] Dans mon mollet je rapporte une dent
                                                De la Grande Ourse, - et comme, en frolant le Trident,
                                                Je voulais éviter une de ses trois lances,
                                                Je suis allé tomber assis dans les Balances, -
                                                Dont l' aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
 
                                        [...] C' est le ciel qui m' envoie !
 
                                        [...] Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
                                               Que Sirius, la nuit, s' affuble d' un turban ?
 
                                        [...] L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
 
                                        [...] J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
 
                                        [...] Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
                                                Et les étoiles d' or qu'en mon manteau roussi
                                                Je viens de rapporter à mes périls et risques,
                                                Quand on l' imprimera, serviront d' astérisques !
 
                                         
                                            
                  
 
                                                           Cyrano%20by%20kocak-pietrocelli
 

 

 

 Il fallait bien cela, pour distraire De Guiche; car déjà le puissant homme n' écoutait plus raison (" Mais fuir quand je vous sens émue !... " ) . Allant chercher l' amour qu' elle lui avait promis, rien ne semblait de taille à pouvoir l' empecher. L' évènement d' un départ à la guerre n' étant pas suffisant, on peut douter qu' un homme à son tour y parvint. Peut-être Cyrano, qui n'était pas ou plus tout à fait un simple homme pourrait remplir cette mission. Mais c' était mal juger de l' ardeur de ce comte. Non, il faudrait quelqu' un d' autre, ou plutot autre chose pour remplir ces minutes, car ni le monde ni qui que ce soit qui en fasse partie ne serait suffisant pour cela.
En revanche, nul autre que Cyrano ne put se départir de pareille mission de manière si spectaculaire; voilà bien ce qu' il fallait: non des ruses, des pièges d' ici-bas mais l' incroyable spectacle venu d' une autre sphère. Ainsi, le fantasque Cyrano mèlera toute sa fantaisie et son érudition pour plonger De Guiche dans son univers, le plus loin possible du peu de pas qu' il lui restait à faire avant de découvrir la manipulation dont il était l' objet. Voilà pourquoi Cyrano feint de tomber de la lune. Relevant dans un premier temps plus de l' art militaire que de celui du sage, ce choix présentait l' avantage d' un effet de surprise total. Malgré cela, De Guiche poursuit tant bien que mal son chemin. Il écoute et répond à ce drole, mais n' oublie pas sa mission à lui..du moins dans un premier temps.
Voir quelqu' un tomber de la lune à ses pieds, il est vrai, a bien de quoi surprendre, même le plus lucide et léttré des comtes de la noblesse francaise. Si on ajoute à cela l' aveuglement provoqué par son amour pour Roxanne tout autant que les manipulations de cette dernière, on comprend que cela ait fonctionné et, aussi, peut éprouver quelque compassion pour celui qui, au fond, n' était différent ni de Cyrano ni même de Christian; il était amoureux, simplement.
 
 
Croquis-Cyrano par Caroline Petit
Trois personnes en aiment une: cela fait beaucoup, trop. Christian n' est pas Cyrano qui n' est pas De Guiche; invoquant le principe de non-contradiction, et pour qu' Amour il y ait, il fallait que deux hommes, au moins, choisirent d' y renoncer. Aucun d'eux ne le fit; Cyrano  offrit le sien, s' effacant ainsi de facon presque magique de l' équation sans jamais vraiment la quitter. Il en restait donc deux; Roxanne ayant choisi, De Guiche était hors-jeu. Ne pouvant le contraindre à ne la plus aimer, il faudrait tout au mieux le conduire à se taire.
Penser à autre chose, tel était tout l' enjeu. Aussi, si surprenante pour le comte que fut la chute de ce voyageur céleste à l' accent de Bergerac, il faudrait y meler de nombreuses autres choses pour que la mission reussit tout à fait. Par un subtil jeu de miroir, Cyrano joua lui aussi la surprise: le comte aurait désormais à gerer leur surprise à tous deux. La déstabilisation étant consubstantielle à l' étonnement, De Guiche passait par diverses attitudes et humeurs: impatienté, reculant, haussant les épaules, voulant passer, souriant malgré lui ("  Mais veux passer ! "), hors de lui, criant, découragé..
La course de l' amoureux fut certes ralentie mais n' était pas stoppée. Il n' était plus désormais qu' à quelques pas de la porte. La chute ayant fait son effet, il fallait désormais renouveler la surprise. Mais comment surprendre une nouvelle fois un homme qu' on ne surprend en général quasiment jamais ? Cyrano usa pour cela de psychologie. Suggérant au comte qu' il devinait ses intentions: " Vous, je vous vois venir ! " , il lui offrit de lui dévoiler par quels moyens il fut capable de s' élever dans les cieux (pour en tomber après). Autrement dit, il caressa la curiosité de son hote en lui laissant entrevoir qu' à quelques pas-roles de là se trouvait un savoir, peut-etre méconnu de tout homme (mais connu d' un seul après sa divulgation ! ). L' orgueil de la connaissance, la soif de savoir finissent donc de détourner le puissant de son programme et de son chemin. Déjà il avait montré quelque faiblesse dans sa garde; au moment ou ce voyageur disait deviner en cet habitant de la Terre le désir de savoir " Comment la lune est faite, et si quelqu' un habite- Dans la rotondité de cette cucurbite ? " et ou semblait s' esquisser le programme des secrets qu' il était pret à révéler ( " Savoir comment j' y suis monté ? Ce fut par un moyen que j' avais inventé. " ) , citant pour cela d' antiques sages tel que Régiomontanus ou Archytas, la victime du spectacle de cette chute cosmique, en admettant que le fou était " un fou savant " , admettait peut-être de manière orgueilleuse qu' en sachant reconnaitre un savant ( même fou ) il l' était peut-être aussi lui même.
L' instant d' après s' inscrit parfaitement dans cette douce glisse ( chute ) vers la connaissance et le savoir des sciences en même temps qu' il est un  pur instant propre à la comédie. Alors que le comte qui peu à peu s' est laissé distraire, séduire ( " Ah ! Vous riez ? " / " Je ris " ) est à portée de bras de la poignée de porte au-delà de laquelle bien des surprises l' attendent encore, au moment décisif en somme, voilà que la curiosité, la gourmandise, la tension et le suspense que la chute puis le discours de Cyrano ont suscité vont prévaloir sur cette visite qui ne pouvait pas attendre. Et lorsque ce dernier proclame: " J' inventai six moyens de violer l' azur vierge ! ", De Guiche ne tint plus, il lui fallait savoir.: " Six ? "
                           
A partir de là, comme plus lui-même ou pris de folie, son attitude n' est plus à l' exaspération mais à l' écoute attentive, n' hésitant pas pour cela à mettre ses pas dans ceux de Cyrano qui bien-entendu tente de l' éloigner de l' heureux mariage qu' il aura tot fait de briser. Moins pressé donc, se retournant, surpris et faisant un pas vers Cyrano, faisant encore un pas, le suivant sans douter, et comptant sur ses doigts, de plus en plus étonné, stupéfait, entrainé par la curiosité et s' asseyant sur le banc, De Guiche se prete au jeu de son propre égarement. Rien ne pouvait plus le détourner désormais, non de son noble amour mais de sa curiosité. Et alors qu' il espérait en savoir plus sur le septième moyen que choisi ce " dément, drole, fou, savant, matin ", il fut temps pour Cyrano de cesser la comédie. L' opération fut un succès, la mission est remplie: " Le quart d' heure est passé, Monsieur, je vous délivre: le mariage est fait."
Cyrano a opéré un véritable tour de force. Par le don de son corps, par sa chute, il a permis que celle qu' il aime  puisse en aimer un autre et que cet amour ne craigne les foudres de quiconque, protégé qu' il est désormais par " la bénédiction nuptiale " donnée par " un très saint, un très intelligent et discret capucin ". Sa chute en entraina une autre; celle de De Guiche. Du " Hein ? Quoi ? " qu' il laissa échapper à cette vue cosmique au " Monsieur " qu' il prit soin de donner à cet intéressant voyageur, quinze minutes passèrent qui embarquèrent avec elles tout espoir de romance. Ne soyons pas trop dur avec ce comte qui ne sortit de cette humiliation que pour tomber dans une autre ( Cyrano s' est joué de lui mais également Roxanne). La vengeance, même inutile comme toute vengeance, sera son seul recours. Et elle est immédiate. Christian est chargé de remettre l' ordre de départ des cadets au reste de la compagnie. De Guiche, Cyrano et Christian sont tous trois concernés par cet ordre: ils s' en vont à la guerre. Roxanne restera seule. " La nuit de noce est encore lointaine " note De Guiche.
Le troisième acte de cette histoire se termine donc ainsi. Les troupes espagnoles qui assiègent Arras auront peut-être raison de ces trois personnages. Nul ne peut le prédire. Mais Christian écrira; Cyrano l' a promis !

 
 Venus donc libérer Arras de l' occupation espagnole, la compagnie des gardes de Carbon de Castel-Jaloux bascula d' un poste d' assiégeant à celui d' assiégé, " C' est un poste terrible " avouera même De Guiche lorsqu' il tentera de persuader Roxanne qui fit le long chemin depuis Paris, succombant à l' amour provoqué par toutes les lettres qu' elle a recu, de quitter au plus vite l' endroit, la bataille ultime se précisant. Et quelle bataille; tentant un coup suprème pour ravitailler l' ensemble des troupes assiégées et en attendant le retour du maréchal, le colonel provoqua une attaque des cadets, qui pour gagner du temps auraient donc l' obligeance de se faire tuer:  " Ah ! Voilà la vengeance ? " fit remarquer Cyrano. A quoi De Guiche répondit: " Comme à votre bravoure on n' en compare aucune, C' est mon Roi que je sers en servant ma rancune. " . Coup double: le terrible combat qui s' annonce a autant de chances de voir tomber son vieil ennemi Cyrano que Christian le mari de Roxanne. Tous trois sont présents et se battent. Christian tombe sous " Le premier coup de feu de l' ennemi " , il meurt. La bataille fait rage. Roxanne le pleure sans craindre le danger, mais quelqu'un devra bien la sauver. Cyrano charge De Guiche de cette mission: " Fuyez en la sauvant " . Tels furent les circonstances dernières de cette guerre dont deux vainqueurs sur trois seulement regagnèrent Paris.
 
   Quinze années depuis lors ont passé (1655). La guerre a bien fini, et la France a gagné. Roxanne, veuve inconsolable, vit à présent retirée comme pensionnaire au couvent des religieuses des Dames de la Croix ( rattachées aux bénédictines de Saint-Thomas). De Guiche est devenu duc-maréchal ( de Gramont ). Blessé à Arras et très diminué physiquement, Cyrano vit toujours. Il vient chaque samedi voir sa cousine et lui tient " sa gazette ". Rien n' a changé pour lui; n' ayant cédé en rien son " âme mousquetaire " , et fidèle à son adage " Déplaire est mon vice. J' aime qu' on me haïsse " , il n' a reçu aucune promotion et vit dans la misère comme que l' affirme avec tristesse son grand ami Le Bret, survivant lui aussi de la guerre et présent dans cette toute dernière scène: " Tout ce que j' ai prédit: l' abandon, la misère !...Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! Il attaque les faux nobles, les faux dévots, Les faux braves, les plagiaires, - tout le monde ! ".
Mais il n' a rien à craindre. Bien qu' à présent vieil homme, toujours " Son épée inspire une terreur profonde. On ne viendra jamais à bout de lui " note paisiblement Roxanne. De façon plus lointaine au ton mélancolique, De Guiche tempère également cette inquiétude: " Ne le plaigniez pas trop: il a vécu sans pactes, Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. (...) je lui serrerais volontiers la main " 
Ainsi, le fougueux Cyrano n' a rien à regretter; il suscite même l' admiration et l' envie d' amitié de son plus vieil ennemi. Mais s'en étant fait de nombreux nouveaux autres, sa vie est en danger; quelles que soient les difficultés à faire tomber pareil homme, il doit bien exister quelque moyen d' y parvenir. Avant de prendre congé de son hote, De Guiche confie à ce sujet au compagnon de Cyrano: " C'est vrai: nul n' oserait Attaquer votre ami; mais beaucoup l' ont en haine; Et quelqu' un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: "Ce Cyrano pourrait mourir d' un accident" (...) Qu'il sorte peu. Qu' il soit prudent ". Voilà donc par quel moyen on peut rendre effective et fatale la chute d' un homme hors du commun comme Cyrano; un piège, une embuscade. Il s' agit moins en réalité d' un " accident " que d' un attentat.  Pas de face à face. L' intrigue seule pourrait désarmer un si vaillant mousquetaire, ancien cadet. Et c'est en partie ce qui arriva. Mais en partie seulement... Le Bret n' aura de toute façon pas le temps de courir prévenir Cyrano; le mal est fait. Le gourmand rimeur Ragueneau a tout vu et vient en témoigner. Allant voir son ami, n' étant plus qu' à " vingt pas de chez lui ", il vit d' une fenetre " Un laquais " laisser " choir une pièce de bois ". C'est la lâcheté que choisirent certains pour précipiter la chute du Gascon. Et voilà Cyrano le poète " par terre, un grand trou dans la tête ! ". Peut-être que ce samedi, " dernier jour de septembre ", le cousin-fraternel de Roxanne ne pourra honorer sa promesse de tenir sa gazette, sans oublier de taquiner sœur Marthe. Mais c' est chose impossible ! Car Cyrano est Cyrano. Lui seul décide, s' il venait à tomber, où quand et comment cela devrait arriver. Tel est Cyrano; le héros triomphant, toujours vainqueur de n' importe quelle embûche. Cette toute dernière, cette bûche qui lui tomba sur la tête et lui fendit le crane, n' aurait pas non plus le privilège de sonner le glas de cette vie époustouflante sans qu' il n'ait lui-même, auparavant, organisé son chant de départ ni son champ de bataille. Si bien qu' au moment où Ragueneau et Le Bret partaient à toute vitesse (et dans la discrétion) s' enquérir de l' état de leur très cher ami, celui-ci arrive au couvent et rejoint sa cousine dans le parc, où telle Pénélope elle brode une tapisserie qui semble vouée à ne jamais etre achevée. Il était donc venu malgré cette déconvenue; " D' ailleurs, rien ne pourrait (...) L' empêcher de venir " affirmait sure d' elle Roxanne. Certes, " Depuis quatorze années, Pour la première fois en retard ! " mais quoi, Cyrano était là.
 
 
 
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 On a déjà compris que cette chute tant désirée par ses ennemis n'est pas simple disgrâce ou privation. Elle ne consiste pas non plus  à nuire à sa réputation; sa chute c'est sa mort. En fin de compte, seule la mort de ce libre penseur sur qui rien n'a de prise peut délivrer ceux que son comportement et ses mots exaspèrent; si l' on veut qu'il se taise il devra donc mourir.. Et ils l' ont tous compris: Le Bret, Ragueneau, De Guiche aussi. On peut même penser que la visite que ce dernier rend à Roxanne en ce jour lui qui " n' était plus venu la voir depuis des mois " est en grande partie motivée par le souci de prévenir l' ancien rival de sa chute prochaine ( C' est une supposition). Cette chute violente n' étant pas le tout dernier acte de la vie du cadet, elle est néanmoins si brutale et si bien préméditée que lui aussi comprit que très bientôt, tout serait fini. Une partie de lui a plié sous la force du coup. Mais il n' a pas encore rendu complètement les armes. Tout en mesurant donc sa chute et en réalisant qu' elle le rapproche un peu plus de la mort, Cyrano en parle à sa cousine comme d' " Une visite assez importune " et " Fâcheuse "..Et il l' a renvoyée..: " Excusez-moi, mais c' est aujourd' hui samedi, Jour où je dois me rendre en certaine demeure; Rien ne m' y fait manquer: repasser dans une heure. " La mort peut donc bien attendre; Cyrano a parlé.
Mais chaque pas qu' il fait, bien qu' aidé d' une canne, est plus douloureux que le précédent. Il souffre de marcher, de parler. La nuit tombe peu à peu ( lui permettant de cacher son visage et son feutre enfoncé sur les yeux). Une humeur mélancolique le gagne. Au gré d' une brise faisant tomber les feuilles, le poète allonge quelques rimes qui semblent annoncer son funeste destin:
 
                                                  " Comme elles tombent bien !
                         Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
                         Comme elles savent mettre une beauté dernière,
                         Et, malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
                         Veulent que cette chute ait la grâce d' un vol ! "
 
La correspondance et la dimension tragiques de cette description échappent à Roxanne puisque tous ont pris soin de la tenir éloignée des terribles nouvelles concernant son cousin. Aussi l' enjoigna-t-elle de " laisser tomber les feuilles de platane " pour raconter " un peu ce qu' il y a de neuf "; elle voulait sa gazette.
Sans se faire prier davantage mais de plus en plus pale, et luttant contre la douleur, Cyrano commença; " Samedi, dix-neuf " puis dimanche, " Lundi...rien " , mardi, mercredi, jeudi, " Le vingt-cinq " puis, " Samedi, vingt-six... "
 
                         Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.
 
 Après un court instant il reprend ses esprits. Roxanne est inquiète mais il la rassure: " C' est ma blessure D' Arras " . Elle aussi a la sienne, " cette blessure ancienne (...) sous la lettre au papier jaunissant Ou l' on peut voir encor des larmes et du sang ! ". C' est la dernière lettre de Christian, " son dernier billet ",  sa lettre d' adieu qu' elle porte fidèlement sur sa poitrine et sur son cœur, dans un sachet pendant à son cou; " Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. " .
Cyrano interrompt sa gazette pour une faveur; celle de lire cette lettre dont Roxanne lui avait qu' un jour, peut-etre, elle lui ferait lire.....: " Roxanne, adieu, je vais mourir ! " 
 
 
Poursuivant à voix haute la lettre qu'il écrivit jadis, Cyrano put ainsi laisser s' exprimer son amour une dernière fois. De plus en plus troublée à la résurrection de ces mots d' amour, Roxanne en vint enfin à découvrir la " généreuse imposture " . En effet, la ferveur que mettait Cyrano à lire cette lettre parut à la veuve de plus en plus suspecte. Elle s' approche tout doucement, sans qu' il s' en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre. - L' ombre augmente. Puis, lui posant la main sur l' épaule: " Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. "
Cyrano ne lit pas, il récite. Ce " petit rond " tombé sur le papier, cette " larme " est donc la sienne. Mais comme il fait remarquer à Roxanne en parfait honnête homme, ce " sang " n' est pas le sien, c' est celui de Christian.
La mort peut désormais venir; Roxanne a tout compris, Cyrano a avoué. Le poète au si grand cœur s' est laissé démasquer. Mais cet " être exquis " , " Merveilleux", ce " poète inouï ", " Adorable ", cet " esprit sublime ", ce " cœur profond, inconnu du profane", cette " âme magnifique et charmante" est également un très fier combattant. Pour la mort y compris il sera un redoutable adversaire.
 
Lorsque Ragueneau et Le Bret reviennent au couvent, ils constatent avec effroi l' imprudence de leur ami. Au lieu de rester couché suite à cet " accident ", Cyrano a choisi de se lever pour honorer sa visite hebdomadaire à Roxanne. Dépité, Le Bret lui confie: " Il s' est tué, Madame, en se levant ! " . Songeant immédiatement à la faiblesse qui saisit son cousin un peu plus tôt, elle fut tout à fait informée du sort de ce dernier lorsque, reprenant son récit là ou il l' avait laissé, Cyrano conclut: 
 
                        " C' est vrai ! Je n' avais pas terminé ma gazette:
                         ... Et samedi, vingt-six, une heure avant diné,
                         Monsieur de Bergerac est mort assassiné. " 
 
Toute sa vie Cyrano n' a souffert qu' on pense ou rime pour lui. Là encore, il ne laisse à personne le soin de proclamer sa chute. Il s' en charge. Nul n' ayant jamais pu lui faire penser dire ou faire quoi que ce soit contre sa volonté, nul ne pourra non plus travestir les circonstances de sa mort. C' est à lui et à lui seul que revient ce privilège. Et d' inscrire dans la mémoire de ses témoins les circonstances exactes de sa tragique chute:
 
                        " Et voilà que je suis tué dans une embûche,
                          Par derrière, par un laquais, d' un coup de bûche ! "
 
Si sordides que soient ces circonstances, elles ne suffiront pas à le rendre amer. Il ne tombera pas déçu, mais il restera fier. Fier et heureux l' amoureux qui a pu tout avouer et qui maintenant se sait aimé. Fier aussi le savant, " Philosophe, physicien ", le poète " Rimeur, bretteur, musicien, Et voyageur Aérien " qui se délecte par avance de retrouver au paradis toutes ces âmes qu' il aime: " Socrate et Galilée", " Copernic ". Fier enfin le " Grand riposteur du tac au tac " de livrer ce dernier combat sans craintes ni regrets; il est pret à tomber.
Mais il n' attendra pas la mort de manière passive; convoquant les dernières forces qui lui restent et essayant d' en faire les plus plus belles il la devancera et ira la défier: face à face. Mais " Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! " . Ne voulant le soutien de personne sauf d' un arbre, se sentant " déjà botté de marbre, Ganté de plomb " et " puisqu' elle est en chemin ", fidèle à lui-même Cyrano dit ceci :
 
                        " Je l' attendrai debout, et l' épée à la main ! "
 
Le combat final peut commencer ! tous ceux et celles qui n' ont jamais réussi à l' écraser sous leurs poids sont aujourd' hui présents: " les Compromis, Les Préjugés, les Lâchetés!..." et aussi " la Sottise ! ". Voilà donc ces ennemis éternels de tout Homme qui, dans le cas de Cyrano, n' auront jamais pu le soumettre. Ils sont bien plus nombreux. N' étant pas parvenus à en faire l' un d'eux, ils le mettront à terre. Cyrano le sait mais qu' importe avoue-t-il: " Je me bats ! Je me bats ! Je me bats ! " . Il leur parle et bataille. A eux tous ils le mettront " à bas " mais  ne pourront le priver d' un certain " quelque chose " qu' il " emporte " avec lui. Avant que sa chute n' advienne  ils doivent tous savoir. Savoir qu' ils auront échoué même au combat dernier. Ce " Quelque chose que sans un pli, sans une tache " il conserve sera aussi son dernier mot; son " panache " 
 
 
                                                                                  ...
 
 
..Voici donc les trois premiers pas que nous avons retenu pour rejoindre et pénétrer dans la chutosphère. Chacun d' entre eux est un chemin unique pour avancer et tomber, et malgré tout y trouver quelque chose. En mettant nos pas dans les leurs nous avons pu profiter de ces instants de grace, ces moments ou l' on tombe.
 
Pour conclure cette approche chutosphèrique, faisons appel au plus célèbre de tous les " hurluberlu ", Don Quichotte, que Cyrano et De Guiche font parler au cours d' une joute verbale;
 
 
                               " Car, lorsqu' on les attaque, il arrive souvent...
                                 J' attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
                                 Qu' un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
                                 Vous lance dans la boue!...
                                 Ou bien dans les étoiles ! "
 
 
 
 
                                                                                                                ..p...
 
 

Posté par Prospero Berowne à 20:39 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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