10 mai 2012

" Bonjour " : juste une mise au point..

 
 

                                               SALUTATIONS  : Toujours " empressées "
 
                             [ Gustave Flaubert: Le dictionnaire des idées recues ]

 
 
Que reste-t-il à ce jour de ces passionnantes années d'études philosophiques? Sans le dire avec prétention certainement beaucoup de choses. Pas tant d'ailleurs de connaissances que le goût et l'art de les faire cohabiter, d'apparaître, si différentes soient-elles. Quelle joie d'affronter une énigme en convoquant tout ce qui peut l'être et, par un processus incessant de métamorphoses et de goût du rangement ( du clair et distinct ), d'user et d' abuser d'idées, d'exemples théoriques ou pratiques, de concepts et de mots (de chiffres aussi) au sein d'un même discours pour le seul grand plaisir de chercher, (s') interroger. De cette manière, l'arrogante énigme tombe de son trépied et se voit assaillie: non par des réponses, mais par des questions, coutures et crochets complexes qui tentent parfois le tout pour le tout. La sagesse est peut-être à ce prix: s'emparer du trépied, sans attendre qu'on nous l'offre en grande pompe et de façon solennelle. Mais gare !.. " Le marche pied ni le trone n'est le corps de celui qui s'y place " . N'ayant pas peur des mots, quitte à en inventer, réconciliant des idées divorcées ou détournant des concepts de leurs prés carrés, l'art de cet art (ou le goût du travail) parait fondamental; par sa pratique incessante et sérieuse les énigmes n'ont qu'à bien se tenir. Chaque fois qu'un tel travail sanctionnera au final telle ou telle piste d'interrogation, l'énigme reculera; et la peur, le fatalisme avec. Cet art est pour tout le monde: chaque imagination y a sa place. Nul ne peut donc être considéré comme modèle absolu en la matière. Néanmoins, comme dans tout voyage, le nombre est demandé. La collaboration est de mise. Avoir un guide pour déjouer la doxa ou pénétrer des lieux métaphysiques est vivement recommandé. La cohabitation des imaginations permettra toujours de nous sauver les uns les autres, tout en poursuivant notre quête incessante: non pas celle de répondre, mais celle d'essayer de comprendre et d'avancer. La philosophie n'est cependant pas la panacée. Si parfois on peut emprunter le chemin de voir pour croire, celui du croire pour voir réserve à son tour d'immenses joies [ à condition(s) toutefois que l'objet de croyance ne se limite pas à une froide raison, triste et desséchée, qui trouverait toujours place dans la marche progressive des idées mais demeurerait parfaitement incapable d'approcher et défricher les chemins de l'amour, les voies du coeur]. Toujours est-il que la philosophie est légitime, dans le sens d' honnête, pour qui veut s'extraire un temps soit peu de la charge croulante de l'information, de la réponse et de l'Explication. 
De très nombreux penseurs, chercheurs et savants de tous les âges peuvent être à juste titre considérés comme guides. Mais parfois si lointains et complexes qu'il faut des guides pour comprendre ces guides. Ces derniers ont peut-être plus d'importance encore que leurs prédécesseurs; ils présentent au moins l'avantage d'être là en chair et en os. De plus, vivant dans le même monde, ils sont susceptibles de nous ouvrir les yeux sur ce qu'il est souvent le plus difficile de déchiffrer: ce qui est là, qui existe et n'existait pas avant etc..En combinant cette appartenance partagée au monde du moment à la connaissance approfondie du monde passé (généralement fruit d'un immense travail) ces guides, nos maîtres, paraissent réunir les qualités pour que nous ne tombions pas dans l'évocation permanente des anciens ou, à l'inverse, dans une interrogation exclusive de la proximité et de l'immédiat. Notre imagination est là pour les y aider. Mais la science philosophique présente un autre danger, et non des moindres. Si très rapidement elle témoigne avec autorité de sa nécessité, autrement dit de son utilité fondamentale, elle n'évite que très rarement l'éceuil de l'arrogance. Autre avantage de ces guides: leur travail obstiné, qui n'a nécessairement pas été sans sacrifices, leur a offert une patience et une humilité qui semblent toutes désignées pour tempérer l'ardeur mal régulée, l'affranchissement auto-proclamé des jeunes âmes qui pour une large part s'enfoncent et se perdent soit dans l'ancien (les figures de tel ou tel philosophe, telle ou telle phrase ici ou là) soit dans le neuf (quitte à chevaucher leurs maigres connaissances pour aller se mesurer à tel ou tel évènement ou signe particulier de notre quotidien); rien de tel en effet pour y apparaître comme penseur émérite, libre et éloigné de toute illusion; mêlant à une extraordinaire adaptation (signe ici d'une intelligence supèrieure) une extrême lucidité ou clairvoyance, citer une figure ancienne pleine d'autorité ou sanctionner des sujets contemporains souvent sans importance reviennent en fin de compte à s'exclure soi-même du champ philosophique. Seuls en effet l'orgueil et l'impatience (mais aussi parfois la mauvaise foi et l'absence d'honneteté) peuvent nous inciter à ce point d'emprunter des raccourcis intellectuels au mieux inopérants, au pire dangereux. En somme, si nous voyons avec tant de clairvoyance la brindille dans l'oeil du voisin sans jamais voir ni sentir la poutre qui est dans le nôtre, c'est que sûrement cet orgueil et cette impatience, et c'est terrible, nichent au plus profond de nos habitudes. L'air du temps y est sûrement pour beaucoup: univers (physique et intellectuel) à la fois aseptisé et dominé, soumis même, tyrannie du neuf, de l'instant et du sans conséquences, à quoi s'ajoute une course boulimique au divertissement qui semble parfois annoncer sa propre fin (tant elle est compromettante): tout est réuni pour que sitôt qu'on croit maîtriser les grands noms, les courants de pensées, on choisisse trop rapidement de s'enfermer dans le passé sans jamais interroger l'actuel, ou inversement s'emprisonner dans l'actuel sans jamais convoquer le passé. Bref, partout on peut s'enfermer et se perdre.

 -Que reste-t-il donc de ces passionnantes années d'études philosophiques?
 
De toute évidence le souci de ne pas kidnapper une phrase ici, une référence là pour donner en holocauste à l' habitus. L' apprentissage du délai, du suspens et du vide; celui de ne pas remplir toutes les cases à tous les coups (et surtout pas au premier!). Autrement dit la patience et la persévérance. La mise en danger: manquer ou ne pas reconnaître un évènement comme tel, céder à la doxa etc. Tout ceci est un acquis donc. Parvenir à le perfectionner sans qu'il prenne la poussière est autre chose. Voilà donc le nouveau chemin qu'auront dévoilé pour nous les maîtres: le sentier de la guerre apparaît peu à peu sous nos yeux; entre occulus mentis et occulus simplex.

Mais étrangement, il reste aussi de manière très vivace autre chose: une allocution a priori toute banale d'une de ces guides. Au premier jour de rentrée, ses premiers mots aux deuxième année d'alors ne portèrent pas sur le programme ou sur le cours en lui-même mais sur la résolution qui fut la sienne de sortir une bonne fois pour toutes de ces (non)-formules de politesse qui fleurissent (pullulent semble un terme plus adéquat) dans nos paroles, parlées ou écrites (et pensées c'est là tout le problème!). Aussi nous fit-elle part de sa ferme résolution de ne plus céder aux sempiternels " bonjour ", arguant pour cela, et à juste titre, que notre langue ne manquait pas de formules de salutation et de politesse, si tant est qu'il nous faille aller chercher exemple de comment on salue. Son ton résolu, déterminé, un peu agacé et à la fois amusé  fut à la fois percutant et léger; il ouvrait une brèche..Il trahissait en tout cas une profonde réflexion personnelle, une prise de décision: il y aurait un avant et un après. De l'héritage de ces belles années figure donc en belle place cette déclaration.
Déjà fortement marquant à l'instant où il fut prononcé, ce discours s'invita très profondément dans les pensées ordinaires et extraordinaires de votre serviteur. Il fut presque immédiatement prétexte à faire un audit de ces formules, de ces, enfin de " ce " bonjour.
 
 
 
                            ?................................ B o n j o u r................................?
 
 
 

Les courriers physiques prêtent naturellement moins à de tels usages. Ayant déjà accepté de communiquer en prenant le temps (temps de rédaction, d' émission, de réception...de réponse !) et concédant également aux exigences esthétiques que réclame un tel projet, le courrier au sens classique peut faire mentir cette observation. Les courriers électroniques en revanche semblent être leur sanctuaire. Sans lire tous les courriers envoyés ou reçus, sans même les lire intégralement, les mauvaises nouvelles étaient là. Bonjour par ci, Bonjour par là. Quelles que soient les destinataires de ces courriers ou les circonstances de leurs rédactions, le bonjour invariable, toujours le même, revenait. La belle affaire dira-t-on: pas de passe droit: l'universel, le même salut pour tout le monde...Et puis quoi encore !
En proclamant le même Bonjour (et encore !..on l'habille généralement d'une Majuscule) à tous et toutes en tous lieux et en toutes occasions, il semble soit qu'on n'ait à offrir à leurs destinataires qu'une seule et même chose, soit plutot qu'on n'ait rien à leur offrir du tout. Ce mot/expression qui doit en dire long, qui précède en tout cas tout ce qui sera dit après devient sous notre indolence et notre non-vigilance une expression passe-partout; elle ne souhaite et donc ne fait don de rien, elle couvre uniquement ses arrières. S'ajoute à cela un accent de familiarité pas toujours de mise. Posé là comme une tache, une paresse, comme une sorte de refus de plus ou de mieux, Bonjour qui n'est précédé de  et ne précède rien a de quoi effrayer. Il témoigne également d'un empressement: en disant bonjour d'entrée on semble s'acquitter du plus pénible.." ça c'est fait ".. Mais à quoi bon alors souhaiter? Mieux, souhaiter une journée bonne ?
 
  On entend souvent des parents apporter un complément d'éducation à leurs progénitures et gronder: " Merci qui ? " . On pourrait poser ici la même question: " Bonjour qui ? ".. Tout ceci doit paraître bien futile, appartenant de toute éternité à l'anecdotique et, partant, non-source absolue d'interrogation philosophique. Si penser isolément de tout le reste un auteur, un concept etc est regrettable, quel intérêt l'étude " isolée " d'un mot, visiblement le plus banal de notre escarcelle, peut-elle offrir ? C'est que, précisément, bonjour n'est ni un mot ni un acte isolé. Il adresse, il s'adresse. Il projette et offre, il s'abandonne et partage; dans le bonjour l'altérité. Il est le préambule à un discours qui n'aura peut-être rien à voir avec lui; message dans le message, sorte d 'introito, il est une, il est la première note. Bref, il exclut toute mise à l'index: il est éthique. Par conséquent, tout manquement à son bon usage ou en tout cas à une remise en question permanente, sincère et sérieuse de ses conditions d'existence et de représentation participe d' un grave manquement éthique.
Desséché de cette dimension, qui dit qu'il ne sera pas bientôt une touche parmi tant d'autres de nos pavés numériques; entre Ctrl et Alt par exemple, entre Suppr et Entrée, ou bien alors à proximité immédiate d' Echap? Plus nous allons chercher notre humanité loin, très loin dans le passé ou dans notre environnement  immédiat plus nous perdons de vue qu' à l' intérieur même de notre réalité concrète et finie (le là maintenant ici et tout de suite) réside un trésor éternel qui n' attends que nous; par lui nous pouvons sortir d'une espèce d'autisme, d'une drôle de tristesse qui nous déshumanise (si c'est possible) puisque nous nous la refilons sans cesse comme on se débarasse d'une chose encombrante dont l'autre n'aura, à son tour,qu'à se débarrasser si le coeur lui en dit (peu importe ce n'est plus notre affaire; ça ne l'a même jamais été) . On n'y pense pas. Et pour quoi faire? Passerais-je pour penseur émérite en bricolant du faux sur de l' à peu près ( je conclurai de tel petit bout de théorie ou de sentence tout un système; et à ce système je ne demanderai qu'une seule chose: ne s'écrouler qu'après moi..) ou bien alors en améliorant de manière presque invisible ces bonjour qui ne sont pas qu 'à moi ? La gloire ou la vérité ? De plus, offrir comme on le fait ce baiser de la mort, ces bonjour mortifères témoigne d'une réalité plus sombre encore; nous sommes incapables lorsque une réalité ne nous convient plus d'en changer. Ni pensées ni révolutions. Ainsi, par une dramatique indolence, nous restons dans les clous d'une pensée étrangère; nous sommes perdus, désunis. Nous répétons sans cesse notre nouveau credo: " Bonjour.." . Jusqu'à ce que soudain on accepte d'y penser, devant pour cela remettre à plus tard notre grand projet de gloire intellectuelle, ou que quelqu'un nous donne du cher(e),  bien cher(e), nous souhaite un bon jour comme on souhaite le meilleur, simplement et vraiment, de manière esthétique et éthique. En délivrant de façon systématique des bonjour anonymes, il semble bien que nous n'adressions rien à personne. Pourquoi alors prononcer ces deux syllabes qui doivent tout dire mais ne disent rien? Nous l'avons dit, par paresse intellectuelle et du coeur; par une indépendance arrogante auto-proclamée de l'éthique. N'ayant rien à tirer d'un tel projet, à quoi bon effet le perfectionner et faire qu'inévitablement l'autre, celui ou celle pour qui on soigne les formes du bonjour avant meme d'envisager le reste, passe réellement une vraie, une belle et Bonne Journée ?
 
 
                                                                                                                     ..p...
 
 

Posté par Prospero Berowne à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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